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![]() Lêtre humain a une tendance naturelle à nommer, classer, étiqueter tout ce qui lentoure. Il ny peut rien, ce doit être inscrit dans ses gènes. Les divers signes qui transcrivent sa pensée sur un support plus ou moins pérenne ne font pas exception à cette règle : écritures ou caractères dimprimerie ny ont pas échappé. Si aucun moine copiste du Moyen-Âge ne semble prendre le temps de sen occuper, le parisien Geoffroy Tory publie, Privilegie pour Dix Ans Par Le Roy, les vraye Proportió des Lettres Attiques... dès que limprimerie commerciale connaît le succès. Le premier épisode dune longue saga voit donc le jour en cet an de grâce 1529 et dautres ne vont pas tarder à examiner en détail les différences morphologiques des « types » en vogue pour tenter de publier LA classification universelle des caractères que nul ne mettra en doute.
Belle utopie et aucun ny parviendra réellement tant les modes et les habitudes de lecture auront leur mot à dire. Car, en fait, ce sont trois conceptions qui saffrontent : à ma gauche les partisans de lanalyse purement formelle, telle lettre appartient à telle famille parce quelle a le nez retroussé, à ma droite ceux qui ne jurent que par lhistoire et le régionalisme (justement, on y reviendra), une « réale » sera seule digne de ce livre sur le siècle de Louis XIV, et sur le troisième côté du triangle les pragmatiques qui pensent quun dessin de lettre appartient un peu à une famille de forme, quil est le fruit dune époque et, surtout, de sensations sensuelles, culturelles et intellectuelles. Sans entrer dans des discussions byzantines à propos de régionalisme, un fait a depuis toujours retenu mon attention. Comment un homme aussi éclairé et cultivé que Maximilien Vox, après avoir conçu une « classification nouvelle des caractères dimprimerie » (1952) a pu accepter, semble-t-il sans broncher, quelle soit affublée de deux groupes supplémentaires, dix ans plus tard, par lA.TYP.I. excusez du peu ? Un dixième groupe est donc créé pour les « Frakturs » à partir dun ancien sous groupe des « Manuaires » et un onzième pour rassembler, en toute simplicité, les « formes non latines ». Ainsi cette classification devenue très officielle (cest aussi celle de lAFNOR et de la norme DIN aux termes employés près) reconnaît neuf groupes de caractères « latins », un seul de « gothiques » qui place dans le même panier les caractères de Gutenberg (XVIe siècle) avec ceux de William Moris (XIXe siècle), par exemple, et, surtout, un groupe de formes « non latines » dans laquelle se retrouvent en vrac larabe (lImprimerie nationale en possède à elle seule 11 formes différentes), larménien, le birman, le chinois, le copte, le gudjrâtî, lhébreu (combien de formes différentes là également), le japonais, le javanais, le khmer, le laotien, le mandéen, le mandjou, le nâgarî, le siamois, le singhalais, le tamoul, le tibétain, le tifinag... jen ai oublié des centaines , elles aussi utilisées quotidiennement : peut-être eut-il été préférable de pêcher par omission. Hors la classification Vox, donc, point de salut ! mais qui la connaît, au fait, excepté les étudiants en arts graphiques, section typoquelquechose ou calligraphiequellequautrechose, noyée au sein des autres multiples classifications de lhistoire de limprimerie ? Personne ou presque, sans doute, et pourtant la typographie na jamais été aussi florissante quaujourdhui. Jai dit florissante, je nai pas dit de qualité. Cependant, je suis de ceux qui sont persuadés que cette explosion va, à terme, engendrer la culture typographique qui nous fait bien défaut parce que, justement, il y a peu, les maquettistes, les typographes (et leurs clients) utilisaient de concert, et sans état dâme, les seules polices de caractères dont ils disposaient chez leur imprimeur : Times corps 10, 12, 14 ou 18 et, au-dessus, pour les grands titres, il fallait passer en Garamond (forme la plus proche) qui nétait disponible quen 28, 36 et 60, par exemple ! Tous connaissaient pourtant par coeur les groupes de la classification Vox... À quoi sert donc une classification de caractères typographiques ? Bonne question. Elle a deux fonctions principales : permettre, justement, le classement desdits caractères au sein de typothèques, de spécimens ou pour utiliser ensemble des polices de caractères de même groupe (une grave erreur souvent, lharmonie naît presque toujours des contrastes) ; elle est aussi le moyen de décrire une forme de caractère à un interlocuteur éloigné (qui ne possède justement pas de mail pour lui envoyer une image-échantillon). Cest tout ? oui, ou presque. Elle sert aussi à étoffer sa culture générale mais cela nest pas quantifiable ici. Pour vous convaincre de son inutilité pratique, tentez dappliquer cette classification aux fontes installées dans votre système (la classification Vox est décrite en marge de ce texte). Exercice bien difficile car cette dernière a été mise au point à une époque précise (les années cinquante), elle ne correspond plus aux critères de notre temps et nautorise donc le classement efficace que des polices de caractères antérieures ou contemporaines à sa création. Sic transit gloria mundi ne manquerait pas de sexclamer le César des albums dAstérix. Un personnage fascinant, Jean Alessandrini, illustrateur, dessinateur de caractères, auteur et autres qualités créatives, sattaque au problème après avoir, entre autres, ingurgité le vocabulaire des architectes ne compare-t-on pas larchitecture et la typographie depuis que ces deux arts se côtoient ? . Il propose donc le Codex 80, cette année-là, construit sur le principe dun répertoire de dénominations de base auquel sadjoignent des listes extensibles de considérations formelles objectives, de repères historiques, de considérations esthétiques et de style, de considérations formelles subjectives et de localisations géographiques et précisions originelles ! Ne prétendant nullement à lexhaustivité, le Codex 80 essaie doffrir un outil de description de formes de caractères ouvert sur lavenir. Nous y sommes et celui-là, plus que les autres, est passé aux oubliettes de lHistoire. Dommage. Qui donc sert de guide à lévolution de la typographie contemporaine ? Le Web. Qui aurait pu imaginer quun medium offrant si peu de ressources typographiques allait jouer ce rôle ? Lui qui ne connaît que deux groupes de caractères, le groupe Arial et le groupe Times ? Cétait oublier un peu trop vite que la créativité humaine est toujours exacerbée par la difficulté extrême et Internet est aujourdhui le plus vaste marché de la Typographie que lhistoire nait jamais connu. À propos, au cas où, une véritable relique de lÂge du Plomb, la classification Thibaudeau recensait quatre principales familles de caractères : lAntique (sans empattements), lÉgyptienne (empattements rectangulaires), le Romain Elzévir (empattements triangulaires) et le Romain Didot (empattements filiformes) auxquelles on ajoutait toujours les Écritures. Simple, trop simple, cest pourtant certainement la plus populaire et, de fait, la moins démodée !
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