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La classification Vox

1. Les Manuaires réunissent les types de lettres où prédomine nettement l’influence de la main. Le Dom Casual est de celles là.

2. Les Humanes procèdent des caractères créés par Nicolas Jenson à la fin du Quattrocento. Elle ont un trait ferme, des empattements assez épais, généralement, un « e » barré obliquement et un « a » sans larme. L’ITC Berkeley Oldstyle est au nombre de ce groupe.

3. Les Garaldes sont les romains de l’âge d’or de la Renaissance. Noblesse des proportions, délicatesse des empattements les caractérisent entre autres. Qu’y trouve-t-on ? le Garamond, bien sûr.

4. Les Réales incarnent l’esprit à la fois rationaliste et réaliste de l’époque encyclopédique. Le Times en est le représentant le plus célèbre.

5. Les Didones forment le groupe le plus facile à identifier : aspect strict et empattements filiformes. Le Bodoni est un grand classique du genre.

6. Les Mécanes découlent des précedentes : leurs empattements sont devenues plus épais et leurs formes souvent plus géométriques. Qui ne connaît pas l’ITC American Typewriter ?

7. Les Linéales ne possèdent aucun empattement. L’Helvetica et son compère l’Arial sont certainement les caractères les plus utilisés aujourd’hui.

8. Les Incises possèdent les empattements triangulaires tès aigus issus des caractères gravés dans la pierre ou le métal. Le Copperplate Gothic en est un bon exemple.

9. Les Scriptes sont les caractères qui imitent l’écriture courante. Le Brush Script et le Palace Script en donnent deux bons exemples.

Si Gutenberg savait ça
Darwinisme typographique

L’être humain a une tendance naturelle à nommer, classer, étiqueter tout ce qui l’entoure. Il n’y peut rien, ce doit être inscrit dans ses gènes. Les divers signes qui transcrivent sa pensée sur un support plus ou moins pérenne ne font pas exception à cette règle : écritures ou caractères d’imprimerie n’y ont pas échappé.

Si aucun moine copiste du Moyen-Âge ne semble prendre le temps de s’en occuper, le parisien Geoffroy Tory publie, Privilegie pour Dix Ans Par Le Roy, les vraye Proportió des Lettres Attiques... dès que l’imprimerie commerciale connaît le succès. Le premier épisode d’une longue saga voit donc le jour en cet an de grâce 1529 et d’autres ne vont pas tarder à examiner en détail les différences morphologiques des « types » en vogue pour tenter de publier LA classification universelle des caractères que nul ne mettra en doute.


À quoi sert donc une classification de caractères typographiques ?

Bonne question.


Belle utopie et aucun n’y parviendra réellement tant les modes et les habitudes de lecture auront leur mot à dire. Car, en fait, ce sont trois conceptions qui s’affrontent : à ma gauche les partisans de l’analyse purement formelle, telle lettre appartient à telle famille parce qu’elle a le nez retroussé, à ma droite ceux qui ne jurent que par l’histoire et le régionalisme (justement, on y reviendra), une « réale » sera seule digne de ce livre sur le siècle de Louis XIV, et sur le troisième côté du triangle les pragmatiques qui pensent qu’un dessin de lettre appartient un peu à une famille de forme, qu’il est le fruit d’une époque et, surtout, de sensations sensuelles, culturelles et intellectuelles.

Sans entrer dans des discussions byzantines à propos de régionalisme, un fait a depuis toujours retenu mon attention. Comment un homme aussi éclairé et cultivé que Maximilien Vox, après avoir conçu une « classification nouvelle des caractères d’imprimerie » (1952) a pu accepter, semble-t-il sans broncher, qu’elle soit affublée de deux groupes supplémentaires, dix ans plus tard, par l’A.TYP.I. – excusez du peu – ? Un dixième groupe est donc créé pour les « Frakturs » à partir d’un ancien sous groupe des « Manuaires » et un onzième pour rassembler, en toute simplicité, les « formes non latines ».

Ainsi cette classification devenue très officielle (c’est aussi celle de l’AFNOR et de la norme DIN aux termes employés près) reconnaît neuf groupes de caractères « latins », un seul de « gothiques » qui place dans le même panier les caractères de Gutenberg (XVIe siècle) avec ceux de William Moris (XIXe siècle), par exemple, et, surtout, un groupe de formes « non latines » dans laquelle se retrouvent en vrac l’arabe (l’Imprimerie nationale en possède à elle seule 11 formes différentes), l’arménien, le birman, le chinois, le copte, le gudjrâtî, l’hébreu (combien de formes différentes là également), le japonais, le javanais, le khmer, le laotien, le mandéen, le mandjou, le nâgarî, le siamois, le singhalais, le tamoul, le tibétain, le tifinag... – j’en ai oublié des centaines –, elles aussi utilisées quotidiennement : peut-être eut-il été préférable de pêcher par omission.

Hors la classification Vox, donc, point de salut ! mais qui la connaît, au fait, excepté les étudiants en arts graphiques, section typoquelquechose ou calligraphiequellequ’autrechose, noyée au sein des autres multiples classifications de l’histoire de l’imprimerie ? Personne ou presque, sans doute, et pourtant la typographie n’a jamais été aussi florissante qu’aujourd’hui. J’ai dit florissante, je n’ai pas dit de qualité. Cependant, je suis de ceux qui sont persuadés que cette explosion va, à terme, engendrer la culture typographique qui nous fait bien défaut parce que, justement, il y a peu, les maquettistes, les typographes (et leurs clients) utilisaient de concert, et sans état d’âme, les seules polices de caractères dont ils disposaient chez leur imprimeur : Times corps 10, 12, 14 ou 18 et, au-dessus, pour les grands titres, il fallait passer en Garamond (forme la plus proche) qui n’était disponible qu’en 28, 36 et 60, par exemple ! Tous connaissaient pourtant par coeur les groupes de la classification Vox...

À quoi sert donc une classification de caractères typographiques ? Bonne question. Elle a deux fonctions principales : permettre, justement, le classement desdits caractères au sein de typothèques, de spécimens ou pour utiliser ensemble des polices de caractères de même groupe (une grave erreur souvent, l’harmonie naît presque toujours des contrastes) ; elle est aussi le moyen de décrire une forme de caractère à un interlocuteur éloigné (qui ne possède justement pas de mail pour lui envoyer une image-échantillon). C’est tout ? oui, ou presque. Elle sert aussi à étoffer sa culture générale mais cela n’est pas quantifiable ici.

Pour vous convaincre de son inutilité pratique, tentez d’appliquer cette classification aux fontes installées dans votre système (la classification Vox est décrite en marge de ce texte). Exercice bien difficile car cette dernière a été mise au point à une époque précise (les années cinquante), elle ne correspond plus aux critères de notre temps et n’autorise donc le classement efficace que des polices de caractères antérieures ou contemporaines à sa création. Sic transit gloria mundi ne manquerait pas de s’exclamer le César des albums d’Astérix.

Un personnage fascinant, Jean Alessandrini, illustrateur, dessinateur de caractères, auteur et autres qualités créatives, s’attaque au problème après avoir, entre autres, ingurgité le vocabulaire des architectes – ne compare-t-on pas l’architecture et la typographie depuis que ces deux arts se côtoient ? –. Il propose donc le Codex 80, cette année-là, construit sur le principe d’un répertoire de dénominations de base auquel s’adjoignent des listes extensibles de considérations formelles objectives, de repères historiques, de considérations esthétiques et de style, de considérations formelles subjectives et de localisations géographiques et précisions originelles ! Ne prétendant nullement à l’exhaustivité, le Codex 80 essaie d’offrir un outil de description de formes de caractères ouvert sur l’avenir. Nous y sommes et celui-là, plus que les autres, est passé aux oubliettes de l’Histoire. Dommage.

Qui donc sert de guide à l’évolution de la typographie contemporaine ? Le Web. Qui aurait pu imaginer qu’un medium offrant si peu de ressources typographiques allait jouer ce rôle ? Lui qui ne connaît que deux groupes de caractères, le groupe Arial et le groupe Times ? C’était oublier un peu trop vite que la créativité humaine est toujours exacerbée par la difficulté extrême et Internet est aujourd’hui le plus vaste marché de la Typographie que l’histoire n’ait jamais connu.

À propos, au cas où, une véritable relique de l’Âge du Plomb, la classification Thibaudeau recensait quatre principales familles de caractères : l’Antique (sans empattements), l’Égyptienne (empattements rectangulaires), le Romain Elzévir (empattements triangulaires) et le Romain Didot (empattements filiformes) auxquelles on ajoutait toujours les Écritures. Simple, trop simple, c’est pourtant certainement la plus populaire et, de fait, la moins démodée !

Alain Joly

Alain Joly
Cela fait des années qu'il ne fait pas son âge mais il avoue tout de même avoir appris son métier devant une casse. Il a attrappé toutes les maladies infantiles et le virus de la micro à l'âge adulte, il a même connu PageMaker avant qu'il ne parle français, c'est dire ! Il poursuit maintenant paisiblement sa carrière de « typographiste » et tente péniblement de forcer les navigateurs Web à respecter un minimum l'art typographique... Il peut être contacté à alain@joly.com.