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Vous les avez tous vues ces enseignes lumineuses placées verticalement contre les façades dimmeubles pour signaler au chaland limportance du magasin situé en rez-de-chaussée. Et vous avez bien sûr remarqué que, neuf fois sur dix, les lettres qui les composent sont placées les unes au-dessous des autres chaque fois que le nom à afficher est top long, ou trop gros, pour tenir horizontalement sur le débord de 1,10 mètre (si ma mémoire ne me fait pas défaut) autorisé sur le trottoir
Linitiateur de cette forme de composition a sans doute été ravi de trouver une solution qui évitait de devoir incliner la tête pour lire. Il ne se doutait sans doute pas que dautres allaient suivre son exemple pour composer des textes sur le papier puis sur le Web.
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Cet accès « démocratisé » à la typographie est et restera indiscutablement un événement considérable, tout aussi important et lourd de conséquences sur notre civilisation que ne la été, en son temps, linvention de limprimerie.
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Nos rues sont donc « décorées » denseignes « à lextrême-orientale » contraignant le client potentiel à épeler de loin le mot « Quincaillerie » (cest un exemple, je ne nourris aucune rancoeur contre cette honorable profession, bien au contraire !) avant de commencer à chercher une place de stationnement, limage du mot étant fondamentalement différente de celle quil a lhabitude de reconnaître. Soyons honnêtes, il ny a, hélas, pas grand-chose à faire contre cette pratique car il nest pas plus facile de lire dans ce même contexte un texte pivoté à quatre-vingt dix degrés ! En revanche, ce mode de composition devient exécrable quand il est pratiqué sur un document imprimé ou dans une page Web. Notre civilisation écrit, et lit, de gauche à droite et de haut en bas. Exactement dans cet ordre depuis que les Grecs ont abandonné lécriture et la lecture en « boustrophédon » (cest-à-dire alternativement de gauche à droite et de droite à gauche), il y a quelque 2 400 ans
et sans quaucune des formes de lécriture latine qui suivra ne se conforme à une composition de haut en bas et de droite à gauche comme je lai vu une fois pour lenseigne des « Galeries » (colonne de droite, côté rue) « modernes » (colonne de gauche, côté façade). Imaginez-vous un instant devoir lire dans ce sens les paragraphes qui précèdent. Je ne crois pas que vous auriez poursuivi votre lecture jusquà ce point Cest sans doute forts de cette expérimentation que les traitements de texte ne proposent quun unique mode de composition « traditionnel » ! « Oui, mais pour un titre de couverture, une publicité ou une page daccueil cest joli et ça prend moins de place, dailleurs les exemples sont nombreux, regardez autour de vous
» Cest un point de vue. Cest aussi leffet secondaire dun paradoxe typographique majeur que lordinateur a développé : chacun dispose maintenant de loutil qui lui permet de composer et de mettre en forme les textes qui enrichiront la publicité de son entreprise, son livre ou son site Web sans devoir acquérir un minimum de connaissance typographique préalable car lécrit appartient à la connaissance universelle, nest-ce pas ? Chacun se sent donc libre duser deffets typographiques selon son humeur du moment. Cest regrettable, pourtant cet accès « démocratisé » à la typographie est et restera indiscutablement un événement considérable, tout aussi important et lourd de conséquences sur notre civilisation que ne la été, en son temps, linvention de limprimerie mais il ouvre aussi la porte à tous les abus par ignorance, manque de curiosité ou, plus gravement, manque de culture. Je rêve donc depuis longtemps du « clavier à électrochoc » qui sanctionnerait les fautes de composition et de bon goût les plus flagrantes. Parce que le progrès informatique est lun des rares qui permette à son utilisateur de faire nimporte quoi sans risque immédiat (il suffit dune promenade au fil des innombrables pages perso qui sont la richesse de fond, pas de forme du Web pour en obtenir la preuve immédiate ; pardon à ceux qui ne sont pas concernés par cette affirmation !). La comparaison est peut-être osée mais il est admis quil faille acquérir un minimum de connaissances avant de se lancer dans lart du bricolage pour éviter blessures et dysfonctionnements catastrophiques résultants de lignorance
Ce nest pas le cas de la typo. Heureusement en un sens car les hôpitaux auraient rapidement du mal à répondre aux urgences ! La question est donc posée avec de plus en plus dinsistance : faut-il se battre pour maintenir, faire connaître, les règles typographiques et de mise en page ? Devant la déferlante de laxismes typographiques (la composition « verticale » en est assurément un) on ne sait parfois que répondre car on ne pourra pas empêcher les concepteurs de logiciels doffrir de plus en plus de fonctionnalités pour séduire leur clientèle et les utilisateurs
de les utiliser. Lhistoire nous a toujours prouvé que les excès typographiques, quels quils fussent, ont chaque fois représenté la crête dune vague sabaissant plus ou moins rapidement pour précéder le calme annonçant la vague suivante. Ainsi, en un siècle de mouvements esthétiques, la folie de la typographie romantique sest adoucie dans le lyrisme floral de lArt nouveau avant de connaître le calme de la typographie suisse puis le foisonnement des années quatre-vingt dix. Il en a été de même avec les règles de composition, le Romantisme et la lithographie ont désarticulés les textes, le mécanisme industriel les a contraints à la rigueur, la liberté informatique les a de nouveau déstructurés pour mettre le concept esthétique systématiquement en avant plan de la nécessité de lisibilité. Je suis pour ma part farouche défenseur du respect de cette quintessence typographique qui ne sest pas, contre vents et marées, perpétuée jusquà nous sans raison. Lavenir nous dira si ce combat est légitime ou darrière-garde, à cette époque de mutations aussi profondes que celles qui ont en leur temps mené du Moyen Âge à la Renaissance et si lon va à nouveau sinquiéter de mettre en page des textes « lisibles ». Dailleurs, les enseignes lumineuses quittent inexorablement les façades pour gagner les toits et, au passage, être composées à lhorizontale. Cest une preuve non !
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Alain Joly Cela fait des années qu'il ne fait pas son âge mais il avoue tout de même avoir appris son métier devant une casse. Il a attrappé toutes les maladies infantiles et le virus de la micro à l'âge adulte, il a même connu PageMaker avant qu'il ne parle français, c'est dire ! Il poursuit maintenant paisiblement sa carrière de « typographiste » et tente péniblement de forcer les navigateurs Web à respecter un minimum l'art typographique... Il peut être contacté à alain@joly.com.
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