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Si Gutenberg savait ça... par Alain Joly

Typo de trottoir

Vous les avez tous vues ces enseignes lumineuses placées verticalement contre les façades d’immeubles pour signaler au chaland l’importance du magasin situé en rez-de-chaussée. Et vous avez bien sûr remarqué que, neuf fois sur dix, les lettres qui les composent sont placées les unes au-dessous des autres chaque fois que le nom à afficher est top long, ou trop gros, pour tenir horizontalement sur le débord de 1,10 mètre (si ma mémoire ne me fait pas défaut) autorisé sur le trottoir… L’initiateur de cette forme de composition a sans doute été ravi de trouver une solution qui évitait de devoir incliner la tête pour lire. Il ne se doutait sans doute pas que d’autres allaient suivre son exemple pour composer des textes sur le papier puis sur le Web.


Cet accès « démocratisé » à la typographie est et restera indiscutablement un événement considérable, tout aussi important et lourd de conséquences sur notre civilisation que ne l’a été, en son temps, l’invention de l’imprimerie.


Nos rues sont donc « décorées » d’enseignes « à l’extrême-orientale » contraignant le client potentiel à épeler de loin le mot « Quincaillerie » (c’est un exemple, je ne nourris aucune rancoeur contre cette honorable profession, bien au contraire !) avant de commencer à chercher une place de stationnement, l’image du mot étant fondamentalement différente de celle qu’il a l’habitude de reconnaître. Soyons honnêtes, il n’y a, hélas, pas grand-chose à faire contre cette pratique car il n’est pas plus facile de lire dans ce même contexte un texte pivoté à quatre-vingt dix degrés !
 
En revanche, ce mode de composition devient exécrable quand il est pratiqué sur un document imprimé ou dans une page Web.
 
Notre civilisation écrit, et lit, de gauche à droite et de haut en bas. Exactement dans cet ordre depuis que les Grecs ont abandonné l’écriture et la lecture en « boustrophédon » (c’est-à-dire alternativement de gauche à droite et de droite à gauche), il y a quelque 2 400 ans… et sans qu’aucune des formes de l’écriture latine qui suivra ne se conforme à une composition de haut en bas et de droite à gauche comme je l’ai vu une fois pour l’enseigne des « Galeries » (colonne de droite, côté rue) « modernes » (colonne de gauche, côté façade). Imaginez-vous un instant devoir lire dans ce sens les paragraphes qui précèdent. Je ne crois pas que vous auriez poursuivi votre lecture jusqu’à ce point C’est sans doute forts de cette expérimentation que les traitements de texte ne proposent qu’un unique mode de composition « traditionnel » !
 
« Oui, mais pour un titre de couverture, une publicité ou une page d’accueil c’est joli et ça prend moins de place, d’ailleurs les exemples sont nombreux, regardez autour de vous… » C’est un point de vue. C’est aussi l’effet secondaire d’un paradoxe typographique majeur que l’ordinateur a développé : chacun dispose maintenant de l’outil qui lui permet de composer et de mettre en forme les textes qui enrichiront la publicité de son entreprise, son livre ou son site Web sans devoir acquérir un minimum de connaissance typographique préalable car l’écrit appartient à la connaissance universelle, n’est-ce pas ? Chacun se sent donc libre d’user d’effets typographiques selon son humeur du moment.
 
C’est regrettable, pourtant cet accès « démocratisé » à la typographie est et restera indiscutablement un événement considérable, tout aussi important et lourd de conséquences sur notre civilisation que ne l’a été, en son temps, l’invention de l’imprimerie mais il ouvre aussi la porte à tous les abus par ignorance, manque de curiosité ou, plus gravement, manque de culture.
 
Je rêve donc depuis longtemps du « clavier à électrochoc » qui sanctionnerait les fautes de composition et de bon goût les plus flagrantes. Parce que le progrès informatique est l’un des rares qui permette à son utilisateur de faire n’importe quoi sans risque immédiat (il suffit d’une promenade au fil des innombrables pages perso qui sont la richesse – de fond, pas de forme – du Web pour en obtenir la preuve immédiate ; pardon à ceux qui ne sont pas concernés par cette affirmation !). La comparaison est peut-être osée mais il est admis qu’il faille acquérir un minimum de connaissances avant de se lancer dans l’art du bricolage pour éviter blessures et dysfonctionnements catastrophiques résultants de l’ignorance… Ce n’est pas le cas de la typo. Heureusement en un sens car les hôpitaux auraient rapidement du mal à répondre aux urgences !
 
La question est donc posée avec de plus en plus d’insistance : faut-il se battre pour maintenir, faire connaître, les règles typographiques et de mise en page ? Devant la déferlante de laxismes typographiques (la composition « verticale » en est assurément un) on ne sait parfois que répondre car on ne pourra pas empêcher les concepteurs de logiciels d’offrir de plus en plus de fonctionnalités pour séduire leur clientèle et les utilisateurs… de les utiliser.
 
L’histoire nous a toujours prouvé que les excès typographiques, quels qu’ils fussent, ont chaque fois représenté la crête d’une vague s’abaissant plus ou moins rapidement pour précéder le calme annonçant la vague suivante. Ainsi, en un siècle de mouvements esthétiques, la folie de la typographie romantique s’est adoucie dans le lyrisme floral de l’Art nouveau avant de connaître le calme de la typographie suisse puis le foisonnement des années quatre-vingt dix. Il en a été de même avec les règles de composition, le Romantisme – et la lithographie – ont désarticulés les textes, le mécanisme industriel les a contraints à la rigueur, la liberté informatique les a de nouveau déstructurés pour mettre le concept esthétique systématiquement en avant plan de la nécessité de lisibilité.
 
Je suis pour ma part farouche défenseur du respect de cette quintessence typographique qui ne s’est pas, contre vents et marées, perpétuée jusqu’à nous sans raison. L’avenir nous dira si ce combat est légitime ou d’arrière-garde, à cette époque de mutations aussi profondes que celles qui ont en leur temps mené du Moyen Âge à la Renaissance et si l’on va à nouveau s’inquiéter de mettre en page des textes « lisibles ». D’ailleurs, les enseignes lumineuses quittent inexorablement les façades pour gagner les toits et, au passage, être composées à l’horizontale. C’est une preuve non !

Alain Joly

Alain Joly
Cela fait des années qu'il ne fait pas son âge mais il avoue tout de même avoir appris son métier devant une casse. Il a attrappé toutes les maladies infantiles et le virus de la micro à l'âge adulte, il a même connu PageMaker avant qu'il ne parle français, c'est dire ! Il poursuit maintenant paisiblement sa carrière de « typographiste » et tente péniblement de forcer les navigateurs Web à respecter un minimum l'art typographique... Il peut être contacté à alain@joly.com.