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Dominique Legrand
Les mots bleus

« Je te dirai des mots bleus
Les mots qu’on dit avec les yeux
…ceux qui rendent les gens heureux » (1)

Oui, mais de quels bleus s’agit-il parmi les 16 777 216 couleurs de mon sélecteur (256 niveaux de gris par canal RVB à la puissance 3). Le cercle chromatique étant divisé en six zones de couleurs primaires et complémentaires, le secteur « bleu » s’étend sur 120° du cyan au magenta et nous propose près de 5,6 millions de bleus « numériquement » différents.

Question fondamentale : nous voyons toutes ces couleurs mais sommes-nous capables de les différencier ? Non, pour les raisons suivantes : notre écran, lui-même limité par son espace colorimétrique, ne sait pas les afficher toutes, et notre système visuel également limité, ne nous laisse entrevoir des écarts colorés que dans une gamme de quelques dizaines de mille et sûrement encore moins en pratique dans la vraie vie. Imaginons seulement un choix de mille bleus !

Comment dire mille mots bleus autrement qu’avec les yeux ?

Exercice, je cite les noms de bleus que je connais (sans adjectif : clair, foncé, bidule…) : bleu azur, pervenche, turquoise, outremer, marine, bleu de Prusse, d’amidon, céruléen (cyan), cobalt, lapis-lazuli, lavande, pétrole, canard, électrique, de méthylène… bleu d’Auvergne. Encore un petit effort il n’en manque que 984 (2).

On est vite à bout de souffle avec notre pauvre vocabulaire.

Autre méthode pas très futée : numéroter mes bleus de 1 à 1 000. Mais çà fait quincaillier et ce n’est pas facile à mémoriser : quel est l’aspect du bleu n° 728 ? Sans compter que mon correspondant a numéroté ses couleurs autrement, pour lui le 728 est un rouge. Cette solution ne sera donc pas retenue sauf pour un nuancier tel que Pantone.

Alors est apparue la couleur en numérique. Sauvé !

Pas vraiment. Pourquoi ?

La couleur RVB, le mélange de lumières colorées.

Exprimée en lumière RVB, la couleur est décrite par trois chiffres, les trois valeurs de luminosité (niveaux de gris) qui déterminent la quantité de lumière pour chaque canal Rouge, Vert et Bleu (3).


« Les termes exotiques tels que couleur flashie, pétante, sexy, tendance, chantante, pep’s ou techno… n’ont pas de traduction dans les fonctions photoshopiennes »


Par ce procédé (synthèse additive) les lumières additionnées rouge + vert produisent du jaune ! La première fois, ça reste en travers, on est bien loin de notre initiation à la couleur à l’école maternelle. En effet, la couleur nous a toujours été enseignée en mélangeant de la peinture, et non de la lumière. Seuls les professionnels « mélangeurs de lumière » s’y retrouvent en RVB : le technicien vidéo, l’opérateur de labo photo, l’éclairagiste de scène de concert. Bref, pas fastoche le RVB quand on n’est pas né avec.

CMJ, le mélange de matières colorantes.

Tous les procédés de reproduction autre que la vidéo utilisent une couche de matière (encres, colorants, toners…) déposée sur un support (papier entre autres). Les couleurs, Cyan, Magenta et Jaune constituent la base des mélanges, souvent accompagnés du noir pour finaliser le contraste des images.
Grâce à notre « réflexe peinture », le résultat est plus facile à anticiper qu’en RVB : du magenta mélangé à du jaune ne peux pas produire du bleu. Reste la manière de communiquer la couleur CMJ : il est en effet délicat de demander dans une boutique une chemise de couleur « magenta 100 %, 80 de jaune et 10 % de cyan » (4) à moins de tomber sur un vendeur ex-chromiste recyclé dans la fringue.

TSL, l’espéranto.

L’affaire n’est pas nouvelle. Au XIXe siècle, un scientifique français, Eugène Chevreul, a créé ce concept pour classer les couleurs selon notre façon d’exprimer nos sensations. Une couleur est définie selon nos trois critères visuels :

– la Teinte indique la couleur elle-même, classée sur 360° du cercle chromatique. La chemise est de teinte « rouge ».

– la Saturation exprime la pureté de cette couleur de 0 à 100 %. Une couleur terne est dite désaturée (elle tend vers le gris neutre à 0 % au centre du cercle chromatique). Inversement une couleur vive sera saturée (elle tend vers 100 % et se situe alors sur le périmètre du cercle). Le rouge vif de ma chemise neuve s’est désaturé au lavage.

– la Luminosité nous informe sur la couleur de ma chemise plus claire ou plus sombre que celle du voisin indépendamment de sa teinte et de sa saturation.

Ainsi, un langage universel de la couleur était né, un espéranto qui permettrait de communiquer entre différentes professions et cultures diverses. Grâce à Chevreul, nous pouvons enfin envisager un dialogue de la couleur cohérent entre le graphiste, le photographe et l’imprimeur mais aussi avec le peintre, le créateur multimédia, le fabriquant de plastiques et le poseur de moquette.

Désormais, trois lettres suffisent pour se faire comprendre lors du cérémonial « Bon-à-tirer ».

À partir de cette ligne, il est donc formellement interdit d’en employer d’autres. Les termes exotiques tels que couleur flashie, pétante, sexy, tendance, chantante, pep’s ou techno… n’ayant pas de traduction dans les fonctions photoshopiennes (5), elles seront inexorablement remplacées par « couleur saturée à 100 % ».

Lab, la science.

Dernier des langages chiffrés rencontrés dans nos logiciels préférés, le Lab est issu des recherches colorimétriques d’une commission française, la CIE (6) (au boulot depuis 1913 !).

Après les premières préconisations publiées en 1931, la CIE proposait en 1976, le CIELab, un modèle mathématique de représentation des couleurs visibles dans un espace chromatique. Le principe est issu du TSL, chaque couleur étant identifiée par ses coordonnées dans un volume. Mais attention, TSL n’est qu’un concept et ne donne pas une mesure de la couleur mais seulement des repères en 3D. Contrairement au TSL qui dépend directement des valeurs RVB, le Lab, fondé sur une étude précise de la vision humaine, est indépendant de tout procédé de reproduction et constitue ainsi la mesure de la « vraie couleur » telle que nous la voyons. C’est le langage utilisé par des appareils de mesures tel qu’un spectrophotomètre. L’axe L (clarté/luminance) ressemble au L de TSL. Quand à la teinte et la saturation, leur combinaison exprime la « chrominance » de la couleur déterminée par les coordonnées lisibles sur les deux axes a et b (7).

 

 

Parmi les différents modes d’expressions, le chiffrage en Lab demeure notre vérité visuelle, la seule façon indiscutable de communiquer une couleur. Ainsi, le célèbre rouge CocaCola, défini en chiffres RVB/TSL ou CMJN dépend de chaque sortie au gré d’un CMJ américain SWOP, d’un TOYO japonais ou d’un Eurostandard sans compter les éclairages variables et les différents papiers ou autres supports de reproduction. Ce rouge devrait donc se communiquer en Lab dans toutes les chartes graphiques (ça n’arrive jamais) afin que le même rouge puisse être restitué à l’identique dans tous les cas de figure et dans le monde entier : imprimé sur les affiches, les annonces presse, sur les cannettes métal, les bouteilles plastiques ou en verre, en ekta, en pub à la télé, sur la bâche du camion, la moquette du siège social, l’enseigne lumineuse, les planches de la paillote, la cravate du manager et la casquette du supporter et… la peinture des palettes.

Dernier message reçu :

« Redis-moi des mots bleus comme hier soir, mais soyons précis, peux-tu me les dire en Lab, tu pourras m’e-mailer les chiffres et avec Photoshop, j’afficherai les vrais bleus sur mon écran calibré en pensant à toi. Salut. À bientôt. j’t’adore. »

(1) Origine : Jarre/Christophe - Éditions Dreyfus Music. Adapté par Alain Bashung en 1992.
(2) Si vous connaissez d’autres mots bleus, je suis preneur : tugraph@ruses.com
(3) Entraînez-vous à fabriquer des bleus en RVB dans le sélecteur de couleur de Photoshop.
(4) Quelle est la couleur de la chemise ?
(5) Avis aux développeurs californiens.
(6) Commission Internationale de l’Éclairage
(7) En attendant de reparler du CIELab dans un proche avenir, voir les résumés des conférences Intergraphic 2000 :
http://www.ruses.com/PDF_intergraphic2000/LEgc2000.pdf

Dominique Legrand

Dominique Legrand
Après quelques milliers d'heures de vol dans la photogravure, la photocomposition et l'imprimerie, il contracte dès 1985 le virus infographique de l'édition électronique. Expert formateur, il a composé au clavier, décliqué à la souris et enluminé à l'écran cathodique La couleur imprimée mode d'emploi et quelques cédéroms de formation sur Photoshop. Il peut être contacté à tugraph@wanadoo.fr.