1789 - Une rumeur monte de la rue, ça gesticule sur le trottoir. Louis XVI se penche à la fenêtre : « cest une révolte ? ». Une voix proche lui répond : « Non, Sire, cest une révolution ! ».
1989 - Depuis quelques années, des agités vivants en bande tapotent au clavier et cliquent la souris sur des ordinateurs aux dimensions ridicules qui portent le drôle de nom de Macintosh. Certains, en 85, sont même assez insolents pour prédire lavenir « ...il y a tellement dintelligence dans ce jouet quun tel concept ne peut quévoluer... ». Ça dérange bien mais une telle utopie est inconcevable : une majorité de professionnels pouffe.
|
|
« Internet serait plutôt du genre vague de fond, grande houle, longue et bien creuse qui vient de loin et qui vous monte au ciel sans heurt, sournoise. »
|
|
|
|
Pourtant, en marge des systèmes de photocomposition, une imprimante dite « laser » sort des pages avec des textes aux allures typographiques, justifiés, avec des titres en place, des corps variables, du tableautage et des filets et même des fonds tramés dans des formes géométriques diverses !
À lorigine, avec Apple pour le matériel et le système (une seule icône !), Adobe avec PostScript et Aldus avec PageMaker, les trois « A » nous embarquent dans laventure. Une seule disquette de 400 Ko contient le système, lapplication, le document et la place de travailler. Et « Roll, my chicken ! » (1).
Mais cest insupportable, ça ne peut pas durer, cest une mode, une révolte de gueux... Et des professionnels repouffent.
Il ne fallait pourtant pas être devin pour imaginer la suite : des ptits jeunes sans complexes sengouffrent dans la brèche et font de la micro-édition (et aussi nimporte quoi) au point de rivaliser avec leurs aînés photocompositeurs qui ne pouffent plus. Quelques-uns ont déjà senti le vent. Ils ont changé doutils en remplaçant progressivement le gros système par les micro-ordinateurs. Mais leurs clients séquipent également de ces Macintosh de malheur.
 |
La première vague déferlante décime la profession.
Les rescapés doivent se retrancher sur le « flashage », la partie délicate du processus qui demande encore du savoir-faire et des investissements lourds. Autres palliatifs : élargir léventail des services, en amont vers la création graphique et en aval vers la photogravure. Le corporatisme réagit, on barricade les plates-bandes, on ne mélange pas torchons et serviettes : faut pas confondre le texte, limage, le graphisme, lillustration... !
Et pourtant, le Macintosh (2) et ses logiciels vont nous mélanger tout ça pour, en final, produire des pages complètes. Les graphistes ont vite compris que ces nouveaux outils avaient été conçus pour eux et ils sentent déjà pousser leurs ailes à lexception de quelques rares résistants qui traînent les pieds et regrettent la découpe au cutter associée à lodeur de la colle en bombe.
Cest la seconde vague, simultanée à la première.
Comme dhabitude, lhistoire se répète et les mêmes causes génèrent les mêmes conséquences.
Ainsi, la micro-édition grignote du terrain et devient « PAO » : après le texte et le dessin vectoriel en noir et blanc, cest au tour du « benday » (3), puis de la photo en noir et blanc avec les premiers scanners de bureau. Le traitement de la photo en couleurs demande beaucoup plus de mémoire et de puissance de calcul. Le démarrage se fait donc plus hésitant. Photoshop passe pour un jouet sans avenir en comparaison des gros systèmes de retouche et de montage électronique. Devant un Macintosh, le photograveur pouffe.
De la photo originale à la quadrichromie imprimable, le photograveur (de lépoque) est le passage obligé. Son savoir-faire incontournable et ses investissements lourds le protègent de toute incursion étrangère. Malgré lépaisseur du rempart, en quelques années, toute la profession va basculer. Le sort des camarades photocompositeurs na pas servi de leçon.
La troisième vague est passée. À qui ltour ?
Le photographe ? À ce jour, il ne se pose plus la question sil faut se convertir au numérique ou pas, mais plutôt « quand, comment et à quel prix ».
Sa vague à lui, la quatrième, commence ses ravages selon un processus maintenant bien connu : le matériel numérique évolue en puissance et fiabilité, les logiciels répondent aux besoins des professionnels et les prix baissent dans le même temps. Les systèmes lourds, coûteux et compliqués perdent leur hégémonie. Quelques illuminés essuient les plâtres puis deviennent les experts dans leur domaine. Les professionnels qui ne saccrochent pas sont déboutés.
Le phénomène se propage au grand public fasciné, un énorme marché se met en place. Facile de prédire lavenir.
La cinquième vague, celle de la vidéo numérique sur micro est en formation et bien avancée. Elle se présente « secouante » sur léchelle de Richter et tout se déroule normalement selon le schéma prévu dans le paragraphe précédent. Le grand public est également dans la cible.
Et les imprimeurs, cest pour quand ?
En intégrant le prépresse dans leur flux de production, certains imprimeurs ont déjà donné. De plus, les presses dimpression modernes intègrent de lélectronique, de linformatique et de la robotique. Abrité derrière de lourds investissements industriels, limprimeur peut se croire préservé de la prochaine déferlante. Pourtant, les presses numériques attaquent le gâteau sur le marché des cours tirages. Mais, heureusement, elles ressemblent plus à des gros copieurs quà des rotatives (et limprimeur de pouffer !). Nous en sommes donc à la vague numéro six. Le jeu consiste à deviner la suite.
Résumons cette histoire de vagues :
La brise fraîchie, la mer se soulève, les vieux marins ne sinquiètent pas, ils en ont vu dautres. La météo confirme : un bon grain sannonce au large. Un surfer débarque sur la plage. On lui déconseille dy aller mais il part quand même. Les vieux marins pouffent : il va revenir plus vite quil nest parti !
Le surfer rame fort pour remonter la houle qui grossie. Il se vautre, il repart. Selon un précepte Shadok, plus on se plante, plus on a de chance de réussir (4) et cest comme ça quon apprend. La récompense est au bout de la course : le retour en surfant au sommet de la plus grande vague.
Conclusion mal traduite dun proverbe chinois : « quand une déferlante se forme à lhorizon, vas la chercher pendant quil est temps. Si tu tardes sur la plage, tu la prendras en pleine poire (5) ».
Et Internet dans tout ça ?
Internet serait plutôt du genre vague de fond, grande houle, longue et bien creuse qui vient de loin et qui vous monte au ciel sans heurt, sournoise. On surfe sans se rendre compte des difficultés mais les compteurs, eux, tournent bien. Sortez vos cartes bleues, mais doucement, sans faire de vagues, les va-et-vient désordonnés, cest pas bon pour le business.
Toute ressemblance avec des événements et des personnes existantes ou ayant existé nest pas due au hasard.
(1) « Roule ma poule ! ». Expression de lépoque. Lessentiel de linformation était en anglais.
(2) À un moment chronologique (que vous choisirez) dans le texte, vous pourrez remplacer Macintosh par PC si vous le souhaitez.
(3) Barbarisme de lépoque qui serait traduit actuellement par « illustration vectorielle ».
(4) Si vous avez une chance sur mille de réussir, il suffit de se planter 999 fois pour que ça marche à la prochaine.
(5) La voix proche avait donné ce conseil à Louis XVI (premier paragraphe)... mais trop tard.
|
|
|
|
|
|
|
|
|
 |
|
Dominique Legrand Après quelques milliers d'heures de vol dans la photogravure, la photocomposition et l'imprimerie, il contracte dès 1985 le virus infographique de l'édition électronique. Expert formateur, il a composé au clavier, décliqué à la souris et enluminé à l'écran cathodique La couleur imprimée mode d'emploi et quelques cédéroms de formation sur Photoshop. Il peut être contacté à tugraph@wanadoo.fr.
|